Par Iryna Mykhalkiv-Vynnyk, membre de l'Union Nationale des Journalistes d'Ukraine (NUJU)
En 2017, j'ai mené une recherche pour un journal ukrainien sur les soldats polonais internés en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi ce sujet m'a-t-il intéressée? Parce que dans différents cantons suisses, on croise ce que l'on appelle des «chemins des Polonais» – «Polenweg», et qu'au Tessin, il existe une «Strada dei Polacchi».
La «Strada dei Polacchi» є une route forestière qui traverse une colline de faible altitude dans le village d'Arcegno (canton du Tessin). C'est près d'un kilomètre de route étroite, solidement bâtie et taillée à même le granit dur. Sur l'une des parois rocheuses, on peut voir une grande représentation des armoiries polonaises – un aigle blanc sur fond rouge. Juste à côté, une plaque métallique installée en 1995 indique en italien et en polonais: «Cette route a été construite pendant la Seconde Guerre mondiale par des soldats polonais internés en Suisse».
Étant donné que la Galicie faisait partie de la République de Pologne jusqu'en 1939, l'armée polonaise comptait dans ses rangs des Ukrainiens, principalement des Galiciens. J'ai alors commencé à chercher des informations: j'ai écrit des lettres aux communes locales, à des historiens ukrainiens, à un étudiant en histoire de la région qui rédigeait son mémoire sur ce thème, ainsi qu'aux archives. Finalement, je me suis rendue aux Archives fédérales à Berne afin de déterminer précisément combien d'Ukrainiens s'y trouvaient. Cependant, les archives de Berne ne m'ont pas été d'un grand secours, car les noms de famille des Galiciens, des Lemkos et des Polonais sont presque identiques, et la religion – catholique ou orthodoxe – pouvait s'appliquer aux uns comme aux autres.
Alors que les informations commençaient enfin à s'accumuler, grâce notamment à des sources suisses et polonaises, j'ai reçu une réponse à ma lettre de la part du Conseil de la bourgeoisie de Losone (Patriziato di Losone). Elle venait de Monsieur Stanislao Pavlovski, fils d'un soldat polonais interné. Lors de notre rencontre, il m'a raconté qu'à Losone, près de la caserne située sous l'église Chiesa della Madonna di Arbigo, se trouvait une vieille pierre portant une inscription en cyrillique que personne ne parvenait à déchiffrer.
Ce bloc de granit, gravé des mots «Aux combattants pour la liberté de l'Ukraine 1918-1946»🤔, reposait à même le sol, dissimulé derrière des buissons, noirci par le temps et recouvert de mousse. Un tel monument n'existe probablement nulle part ailleurs en Europe occidentale. Ce mémorial est unique. Mais pourquoi se trouve-t-il ici?
Dans la nuit du 19 au 20 juin 1940, la 2e division de chasseurs de l'armée polonaise, forte de 15863 soldats sous le commandement du général Bronisław Prugar-Ketling, a franchi la frontière franco-suisse dans le canton du Jura. Accompagnés du 45e corps d'armée français et de plusieurs centaines de civils, ils transportaient le peu d'armes et de chevaux qui leur restaient après les combats contre les Allemands sur le territoire français. Au total, une masse impressionnante de 41869 soldats fut internée et désarmée.
Selon les données d'un communiqué de la Croix-Rouge ukrainienne à Genève, cette division polonaise internée en Suisse comptait dans ses rangs trois mille soldats ukrainiens qui s'étaient battus sous le drapeau polonais
Au printemps 1941, la division fut scindée en plusieurs unités, dispersée dans différents camps à travers la Suisse et affectée à des travaux physiques: construction de routes dans les forêts et les montagnes, édification de ponts, ou encore défrichage de zones forestières. En cinq ans, ces hommes ont construit 63 ponts, aménagé 450km de routes, défriché 1300hectares de forêt, mis en valeur 1000hectares de terres vierges et extrait 90000tonnes de matériaux des mines.
Grâce à l'activité intense de la Croix-Rouge ukrainienne, et notamment d'Evhen Batchynsky – figure religieuse et politique, journaliste et diplomate –, il fut possible d'établir des contacts avec les soldats ukrainiens et de lancer une action humanitaire.
Voici ce qu'écrivait E. Batchynsky dans le journal «Krakivski Visti» en 1940:
«La Croix-Rouge ukrainienne à Genève est en contact avec presque tous les camps où se trouvent des Ukrainiens internés parmi les Polonais. Ce ne fut pas une mince affaire d'établir la liaison avec nos compatriotes, ni même de découvrir où ils se trouvaient. En effet, toute l'autorité au sein de ces camps est entre les mains des officiers polonais, tandis que le commandement suisse manifeste une réticence particulière à encourager ce qu'il qualifie de "séparatisme". Malgré cela, le Comité de la Croix-Rouge ukrainienne a atteint son objectif. Grâce aux modestes fonds envoyés par "l'Union" et d'autres organisations humanitaires des États-Unis et du Canada, ainsi que par des paroisses isolées et des particuliers, il fait tout ce qui est en son pouvoir. Le Comité de la Croix-Rouge ukrainienne à Genève, composé d'ailleurs en majorité de Suisses amis de l'Ukraine, correspond avec de nombreux internés de différents camps. Il envoie aux plus démunis du linge, des chaussures, du savon, du tabac et des livres en ukrainien. Le Comité recherche également les familles de certains internés restées en France, dans les territoires annexés par les Soviétiques ou l'Allemagne, ou encore parmi l'émigration d'outre-mer. La Croix-Rouge ukrainienne à Genève reçoit de nombreux messages de gratitude et des lettres extrêmement intéressantes de nos internés. Ces récits, parfois très naïfs et touchants, émanent de personnes peu instruites, mais débordantes de ferveur nationale».
Outre E. Batchynsky, la mission d'aide aux Ukrainiens internés fut également prise en charge par le père Myroslav Liubachivsky, qui séjournait alors en Suisse en tant que mentor des séminaristes gréco-catholiques d'Amérique, ainsi que par le pasteur réformé Teodor Burko et le professeur et compositeur O. Nyzhankivsky. «Le Comité de la Croix-Rouge ukrainienne à Genève accorde une grande importance à la fourniture de livres en ukrainien pour les internés. Heureusement, M. Evhen Batchynsky, qui vit en Suisse depuis 30ans, possède une bibliothèque personnelle et fait don de nombreux ouvrages ukrainiens aux internés. Mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan! D'autres livres sont nécessaires, principalement de la belle-littérature, et le Comité s'est déjà adressé à la Maison d'édition ukrainienne de Cracovie à ce sujet».
En mai 1945, les internés furent évacués de Suisse vers la France, où ils attendirent leur démobilisation. Le gouvernement suisse et les Alliés reconnurent alors les communistes comme l'autorité légale en Pologne. Le général Prugar-Ketling retourna dans sa patrie avec une partie des soldats, tandis que les autres s'expatrièrent vers l'Amérique ou la Grande-Bretagne, fuyant les «libérateurs» soviétiques. Une partie des internés rejoignit les mouvements de la Résistance en Italie, en France, en Belgique et ailleurs. Quelques dizaines d'entre eux restèrent en Suisse après avoir épousé des femmes de la région. On peut supposer que la pierre, érigée en 1946, a précisément été laissée par ces soldats ukrainiens restés sur place.
En septembre 2025, des cérémonies officielles se sont déroulées à Losone, sur le site de la caserne militaire qui abritait les camps d'internement 80ans plus tôt. L'Ambassade de la République de Pologne en Suisse a commémoré à un niveau officiel le 80e anniversaire de la construction de la Route des Polonais.
Cette année marque également le 80e anniversaire de l'installation de la pierre ukrainienne. Il conviendrait grandement de s'en souvenir, de marquer cet événement, de commander une recherche historique à l'instar de ce qu'ont fait les Polonais, de célébrer un office religieux à la mémoire de ces soldats et de déposer des gerbes de fleurs au pied de cette pierre.
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🤔 Pourquoi la pierre indique-t-elle les années «1918–1946» ?
L'année 1918 є le symbole d'une continuité politique. C'est précisément en 1918 qu'a été proclamée l'indépendance de la République populaire ukrainienne (UNR). La majorité des soldats ukrainiens internés étaient originaires de Galicie, une région rattachée à la Pologne durant l'entre-deux-guerres. Pourtant, ils continuaient à se considérer comme les citoyens d'une Ukraine libre et tant espérée.
L'année 1946 marque quant à elle la fermeture officielle des camps d'internement en Suisse et le moment où les derniers soldats ont quitté Losone. Cette pierre est ainsi devenue un monument d'adieu et un véritable manifeste: ils l'ont dédiée à tous ceux qui ont l'on lutté pour la liberté de l'Ukraine, depuis le début de la révolution (1918) jusqu'au moment de leur exil forcé après la Seconde Guerre mondiale (1946).